Lecteur, les textes courts seraient-ils de retour ? La multiplication, ces deux ou trois dernières décennies, de petites maisons spécialisées dans leur publication pourrait augurer d’un avenir meilleur pour ce genre littéraire délaissé par des éditeurs plus importants, depuis de nombreuses années.
En témoigne, les 2, 3 et 4 octobre prochains, la première édition de la 36e édition du Salon de la revue, à Paris. L’occasion de rencontrer leurs acteurs, proposant tout un panorama d’horizons ouvrant sur les sujets les plus variés – sciences humaines, arts, littérature, poésie… Un signe, c’est probable, de la vitalité du texte court, de notre désir de nous imprégner d’un sujet de manière concise, de notre envie de lire un auteur, de le découvrir dans du court – une nouvelle, un poème –, sans nous plonger dans un gros volume.
Une propension à la lecture brève induite sans doute en partie par la baisse constatée de notre capacité à la concentration requise pour lire de gros pavés – on constate même un déclin des forts lecteurs adultes –, une capacité d’attention grignotée depuis pas mal d’années, et de plus en plus, par nos écrans omniprésents.
En littérature, un certain retour en grâce de la nouvelle serait-il à mettre au crédit de la puissance d’étonnement suscitée par un texte bref bien balancé, au diapason de la recherche permanente d’intensité qui nous anime ? Il est vrai qu’une brève histoire se terminant par une bonne chute, quel shoot ! On en redemande, et les recueils sont là pour remettre une pièce dans la machine… Alors à quand le retour en force des recueils de nouvelles de jeunes auteurs sur les tables de libraires ?
Mais rassure-toi, il ne s’agit pas ici de faire l’éloge d’un art éditorial de coller à l’air du temps, d’accompagner un mouvement de délitement de l’attention en s’accrochant aux branches pour éviter un abandon total de bonnes habitudes de lecture qui appartiendraient au passé. Ce regain d’existence des textes courts, c’est aussi, bonne nouvelle, un fil d’Ariane, une ruse pour un retour à la lecture, une nouvelle conduisant à un recueil, lui-même chemin vers le reste d’une œuvre.
Le doute est désormais difficilement permis : tout comme il y a corrélation entre les émissions de CO2 et le réchauffement climatique, il y a corrélation entre la présence exponentielle de nos écrans, que nous gardons dans nos poches, ou encore greffés à nos mains, et le déclin de la lecture : on le constate chez les adolescents mais ce qu’on sait moins, c’est le déclin des forts lecteurs adultes, qui s’embarquent de moins en moins dans des volumes au long cours. Une réticence qui se traduit par des ventes en berne en librairie… Une situation préoccupante, qui explique en partie le regain de visibilité des textes littéraires courts, avec leur caractère ramassé et leur chute qui claque, au diapason, en termes de longueur et d’intensité, des messages qui s’envolent de nos smartphones et y atterrissent à longueur de journée.
Mais plutôt que le verre à moitié vide, voyons le livre à moitié lu : que le constat que l’on vient d’évoquer ne nous empêche pas de faire l’éloge du texte court, de sa capacité d’ébranlement, de son pouvoir de nous faire bouger intérieurement d’une manière décisive et rapide, à l’instar de la frappe incisive évoquée par Kafka dans sa définition de la littérature : « La littérature, c’est la hache qui brise la mer gelée en nous. » Qu’il s’agisse par exemple de saisir la grâce évanescente de l’instant dans un haïku, capable de suspendre la fuite du temps tout en insistant sur son caractère irrémédiable. Ou encore, de la puissance d’évocation des quatrains du poète persan Omar Kahyam dans un recueil comme le Rubaiyat, célébrant une joie d’exister qui trouve toute son intensité dans une conscience aiguë de la mortalité.
Alors réjouissons-nous, puisse la puissance d’ébranlement des textes courts s’avérer être un sésame pour arpenter plus longuement ces chemins que sont les lignes d’un livre ! Dans le labyrinthe chatoyant des images numériques, des datas reçues et envoyées à longueur de journée, le fil d’Ariane des textes courts saura nous guider, on peut l’espérer, demain vers un recueil, bientôt vers un roman, voire un gros pavé !